Trois acquis soumis à la discussion
La Trinité m’avait longtemps intimidé ; « un admirable poème métaphysique » disait le père Henri, mon professeur à l’Institut Catholique. C’est vrai en un sens…subtil, mais ce poème est simple, pour les simples qui en vivent. C’est un poème d’amour donc un poème de vie. En l’écrivant, j’ai enfin perçu à un âge avancé, l’unité de ma philosophie, de ma théologie, de mes connaissances scientifiques et de ma vie. C’est plus qu’il n’y paraît, une évidence culturelle.
Le mystère de la Trinité n’a pas dominé seulement le Moyen Age : la philosophie de Hegel, la plus influente des XIXe et XXe siècles, inspiratrice du marxisme (et en quelque manière du nazisme), est formellement une philosophie de la Trinité, mais une trinité sans amour. Sans parler de bien d’autres, notamment les psychanalystes Jung et Lacan.
Lacan, qui domina la psychanalyse française à la fin du XXe siècle, concluait un de ses séminaires en évoquant la Trinité selon Leibniz et Newton par :
«… et si vous n’avez pas compris ça, vous êtes faits comme des rats. »
< Le miracle grec > source de notre culture a commencé par la naissance de la philosophie avec Parménide : une stupéfiante intuition de l’Être (Dieu), le reste n’étant qu’apparences. C’est cette intuition qu’élucidèrent progressivement Socrate, Platon et Aristote, mais sans découvrir la Trinité. La Trinité si nécessaire soit-elle ne pouvait être découverte sans confidence de Dieu.
Le Traité comporte trois parties qui ont été pour moi autant de révélations.
1- L’Ecriture
J’ai perçu à quel point l’Ancien Testament depuis sa première page donnait un enseignement profond, inachevé sans doute, mais implicitement et virtuellement orienté vers la Trinité.
Dès les premiers versets de la Genèse, l’Esprit est là sur le chaos primitif, déjà « Il remplit la face de la terre » comme dira le psaume 104 : « Il éveille ses énergies, son ordre et sa vie ». C’est donc sous le signe de l’Esprit que Dieu parle pour créer le monde. Il le crée par sa Parole qu’Il engendre éternellement préciseront Proverbes 8 et Syrac (24, 1).
Dans la Genèse (1, 27) Dieu dit « nous » pour créer l’homme, ce « nous » de Dieu n’apparaît qu’une autre fois (Gen. 11, 7). « Il crée l’homme à son image » parce que l’homme comme Dieu est un et multiple, singulier et pluriel.
« Et à sa ressemblance, Il le créa, homme et femme, Il les créa » et Il leur dit « croissez et multipliez vous ». Homme, femme, enfant, c’est une image ternaire de la Trinité (quoique transposée dans la matière charnelle et la succession du temps). L’ordre n’est pas le même.
Constat étonnant et significatif en hébreu, le mot Dieu s’écrit « Elohim ». Le « him » est la terminaison plurielle, comme si on écrivait « Dieux » en français.
Le livre de la Genèse désigne Dieu à la fois comme Yahvé et / ou l’Envoyé de Yahvé (qui est Dieu). Et c’est en trois hommes (en trois personnes) que Dieu apparaît à Abraham, détaille le livre.
La théologie de l’Esprit Saint est vitale et déjà très évoluée dans l’Ancien Testament et nos prières chrétiennes en sont tirées : « Emitte spiritum tuum et creabuntur » (Envoie ton Esprit et tout sera créé), car Il renouvellera la face de la terre »
Quand Moïse demande son nom à Dieu, Il répond ; « JE SUIS », mais pour l’invoquer le peuple ne peut dire « JE SUIS » à sa place. Il L’appellera « IL EST » (Exode 3, 14-17).
Mais IL est Quoi ?
C’est cela que le dernier apôtre dans le dernier livre du Nouveau Testament précise par la plus simple phrase qui soit ; un sujet, un verbe, un attribut :
« Dieu est amour »
Pour qu’il y ait amour, il faut qu’il y ait plusieurs personnes. Tout est dit dans cette petite phrase, l’enseignement du Christ sur les trois personnes, le Père qui l’envoie et l’Esprit Saint qu’Il envoie avec le Père ne sont qu’UN :
« Le Père et moi, nous sommes Un », (Jean 10, 35)
Et il le répète (17, 21-22), nous comprenant dans cette même unité, nous les disciples du Christ : « Qu’ils soient Un comme le Père et moi nous sommes Un »
La même unité par l’intériorité réciproque des personnes identifiées par l’amour.
« Eux en Moi, et Moi en eux, comme le Père est en Moi et Moi en Lui » (Jean 17, 22).
C’est moins un poème métaphysique qu’une déclaration d’amour, d’identification interpersonnelle, même s’il faut un peu de métaphysique existentielle pour tirer tout cela au clair, ce que fait ce Traité explicitement.
Un autre paradoxe lumineux éclaire la partie biblique, Jésus Christ répète le double précepte du décalogue : le 1er commandement c’est l’amour de Dieu et le second lui est semblable : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même » mais en Matthieu 7, 22, le Christ parle comme si l’amour du prochain (l’amour d’autrui) était suffisant. Il le redit plus solennellement dans la parabole du Jugement. Ceux qui auront nourri, vêtu, visité etc. leurs frères seront élus et les autres maudits. Les uns et les autres seront surpris.
- « Seigneur quand t’avons-nous vu affamé, nu, quand t’avons-nous visité… et le Seigneur répondra
- « ce que vous avez fait au moindre d’entre les miens, c’est à Moi que vous l’avez fait »
L’apôtre Paul érige en principe à la fois abstrait et concret (Rom 13, 8) :
- « Qui aime son prochain accomplit toute la loi ».
De même, Jean l’évangéliste, tout au long de son épître (1 Jn 2, 4) dira :
- « celui qui dit aimer Dieu qu’il ne voit pas et ne manifeste pas d’amour à son frère est un menteur », il ne dit pas l’inverse. Pourquoi ce paradoxe ? C’est que l’amour des autres est le test sans lequel il n’y a pas d’amour de Dieu. C’est la logique révolutionnaire mais cohérente de l’Evangile.
2- Progression
La deuxième partie du livre manifeste comment la théologie a pris conscience de la Trinité. Ici encore, le livre éclaire un étonnant paradoxe. Nous nous sommes querellés passionnément avec l’Orient orthodoxe sur la procession du Saint Esprit (le filioque) et l’Epiclèse de la messe. Si on en retrace lucidement l’histoire, ces querelles se révèlent superficielles, elles tiennent à des présupposés passionnels mais se dissipent à l’examen.
Par contre nos différences fondamentales de vocabulaire auraient dû nous opposer tragiquement, car pour les orientaux le mot « hypostase » désigne les trois personnes et pour nous, l’unité substantielle de Dieu. Le mot latin « sub-stance » n’est qu’un décalque du mot « hypo–stase » son essence. Cette inversion de l’unité et de la Trinité était gravissime. Déjà au XIIe siècle Saint Anselme disait de manière pénétrante :
«Nos mots diffèrent et s’opposent mais nous disons la même chose ».
Les deux premières querelles nous ont opposés sur des riens, mais sur l’opposition apparemment la plus grave, la querelle n’a jamais éclaté.
3- La relation : clef universelle
Par ailleurs, la Trinité a inspiré formellement Marx et Feuerbach. Ils ont voulu réaliser le mythe « l’unité parfaite en plusieurs personnes » d’où la devise :
- L’internationale sera le genre humain.
Cet idéal fit leur succès, souvent calqué sur l’Evangile reformulé, mais
- « La communion » est devenue « collectivisme » ;
- « L’amour », « violence révolutionnaire » ;
- « La liberté », « dictature du prolétariat ».
La science naissante disait déjà depuis 1844 avec Auguste Comte :
« Tout est relation et cela seul est absolu ».
Cet adage a été souvent répété jusqu’à nos jours. Quand un scientifique l’a formulé devant moi, dans sa perspective, je me suis écrié :
« Mais c’est la plus belle formule de la Trinité : elle est l’amour absolu. L’amour est relation et l’absolu d’où procèdent tout amour et toute expérience. »
Cela exorcise le relativisme, inhérent à la recherche scientifique, allergique à l’absolu. L’usage de la relation est relativiste au niveau scientifique.
Mais la révélation manifeste la relation au sommet l’amour trinitaire, l’amour réciproque des trois personnes divines. Cet absolu suprême éclaire de l’extérieur la relation efficacement merveilleusement élucidée par la science.
La relation est le concept le plus universel (coexistant à tout être) mais aussi le plus maniable, le plus adaptable à la compréhension de tout sujet et de tout objet ; de Dieu à la matière,
- car la matière est énergie donc relation corrélative : noyau – électron (s).
- la vie est relation à tous niveaux, noyau, protoplasme, organismes.
Au niveau humain ce qui compte, se sont les relations personnelles dont Dieu Amour est le principe, le modèle et le terme.
La philosophie traditionnelle n’a pas retenu la relation parmi ces « transcendantaux » : les propriétés universelles de tout être.
Des théologiens se sont étonnés de cette « innovation ». Saint Thomas lui-même l’avait reconnu dans le premier chapitre de son De Veritate. Il couvrait le caractère transcendant de la relation en analysant les transcendantaux de bien et de vérité, qui sont aussi relations comme tout être et tout autre transcendantal : c’est le plus universel des transcendantaux.
Cela converge avec une autre conclusion de mon Traité : la théologie de la Trinité a progressé dans la mesure où on l’a considérée comme relation. Cela s’est obscurci dans la mesure où on l’a considérée comme substance d’où surgissaient trois personnes analogues à nos trois facultés d’esprit, mais nos facultés ne sont pas des personnes et c’est toute l’ambiguïté de la théologie remarquable issue de Saint Augustin, dans le monde latin.
Les grecs ont mieux compris la Trinité comme relation.
Une autre conclusion en résulte, avec plus d’assurance que les sciences : la théologie doit proclamer que tout est relation, et comme Saint Thomas d’Aquin en a donné l’exemple. Chacun des Traités théologiques se trouve éclairé et unifié dans la mesure où Saint Thomas explique chaque Traité par la relation spécifique du Créé à Dieu : incarnation, maternité divine, vertus théologales.
Avant que je disparaisse, cela fera aussi l’unité entre doctrine et vie, inséparables dans l’Evangile et que divers rationalismes théologiques (grec, scolastique, cartésien et kantien) ont dissociées. La relation réconcilie dogme et vie. Notre intellectualisme ne fait pas assez place à l’Amour, principe et terme de tout le reste. On a trop séparé théologie et spiritualité : l’ontologique et l’existentiel.
Je suis particulièrement heureux de soumettre mes évidences à la discussion académique tenue le 4 mai prochain à la Faculté de Théologie des Légionnaires du Christ, dont j’apprécie le niveau doctrinal et scientifique.
1 Commentaires
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4 mars 2011 à 3 h 43 min
Concernant les propositions que comprend la doctrine trinitaire precise il faudrait en effet pour les concilier entre elles comprendre comment se realisent en la notion de Pere de Fils dEsprit de relation de Verbe dAmour de Personne et meme detre. De telles formulations se trouvent deja dans les ecrits apostoliques ainsi cette salutation reprise dans la liturgie eucharistique du La grace du Seigneur Jesus-Christ l amour de Dieu le Pere et la communion du Saint-Esprit soient avec vous tous . … Au cours des premiers siecles l Eglise a cherche de formuler plus explicitement sa foi trinitaire tant pour approfondir sa propre intelligence de la foi que pour la defendre contre des erreurs qui la deformaient. Pour toute la Trinite est impliquee en et la croix realise analogiquement ce qui sy verifie dans lamour et le don.
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